Mettre des mots sur son identité artistique ne signifie pas l’enfermer. Parfois, c’est précisément ce qui lui permet de respirer.
Il existe une peur que beaucoup d’artistes connaissent sans toujours la formuler.
Celle qu’en cherchant à définir ce qu’ils font, quelque chose se referme.
Choisir des mots.
Nommer une direction.
Dire ce qui nous distingue.
Prendre position.
Tout cela peut donner l’impression qu’il faudra désormais s’y tenir.
Comme si définir son univers revenait à tracer une frontière autour de lui.
Alors on préfère parfois rester large.
Ne pas trop préciser.
Garder plusieurs portes ouvertes.
Continuer à créer, à chercher, à expérimenter.
Parce qu’après tout, la création est mouvement.
Et c’est vrai.
Mais il existe une différence entre rester en mouvement et rester dans le flou.
Le flou peut longtemps ressembler à de la liberté
Au début, il est même confortable.
Ne pas choisir permet de tout garder.
Toutes les influences.
Toutes les disciplines.
Toutes les envies.
Toutes les versions possibles de soi.
Puis arrive le moment où quelqu’un demande :
« Et toi, qu’est-ce que tu fais ? »
Et soudain, quelque chose se brouille.
On connaît intimement son travail, mais on ne sait plus comment le raconter.
On crée beaucoup, mais on peine à dire ce qui relie toutes ces créations.
On sait ce que l’on ressent lorsqu’on travaille, mais pas nécessairement ce que les autres doivent comprendre de nous.
Alors les mots changent selon l’interlocuteur.
La présentation s’allonge.
Ou elle se réduit à une étiquette qui ne dit presque rien.
Et parfois, à force de vouloir ne rien enfermer, on finit par ne plus savoir ce que l’on veut réellement rendre visible.
Ce n’est plus de la liberté.
C’est du flou artistique.
Clarifier n’est pas réduire
C’est probablement l’un des malentendus les plus tenaces autour de l’identité artistique.
Clarifier ne signifie pas :
« Voilà ce que je serai désormais. »
Cela signifie plutôt :
« Voilà ce que je reconnais comme profondément mien aujourd’hui. »
Une identité artistique n’est pas une définition gravée dans la pierre.
Elle évolue.
Elle absorbe de nouvelles influences.
Elle traverse des périodes de rupture, de doute, d’expansion.
Elle peut même se contredire.
La clarté n’a pas pour fonction d’empêcher ces mouvements.
Elle permet de savoir depuis quel endroit ils ont lieu.
C’est très différent.
La structure ne vient pas avant l’artiste
Chez Artélien, je ne crois pas qu’une identité artistique puisse être fabriquée de l’extérieur.
Je ne crois pas davantage qu’il faille construire un personnage plus séduisant, plus simple ou plus facile à communiquer.
Je crois que le travail commence ailleurs.
Dans ce qui est déjà là.
Une manière de regarder.
Des obsessions qui reviennent.
Des gestes.
Des contradictions.
Une certaine façon d’habiter la scène, le mouvement, la matière ou les mots.
Des choses que l’artiste fait parfois depuis des années sans avoir encore compris qu’elles formaient déjà un langage.
La structure arrive ensuite.
Elle ne dit pas à l’artiste ce qu’il doit devenir.
Elle l’aide à reconnaître ce qui existe déjà, à le hiérarchiser et à lui donner une forme suffisamment claire pour pouvoir être partagé.
On ne construit pas une image.
On révèle une identité.
Parce qu’un feu sans foyer peut aussi s’épuiser
Le feu sacré, c’est peut-être cette part qu’on ne veut surtout pas perdre.
L’instinct.
Le désir.
La nécessité de créer.
Cette chose difficile à expliquer qui fait qu’un artiste revient encore et encore à son travail.
Mais protéger ce feu ne signifie pas le laisser sans contour.
Un feu a besoin d’espace.
Il a aussi besoin d’un foyer.
La structure peut être ce foyer.
Non pas une cage.
Un endroit depuis lequel l’artiste peut créer, parler de son travail, prendre position, évoluer sans devoir se réinventer chaque fois qu’on lui demande qui il est.
Et quelque chose change alors.
On ne cherche plus les mots pour paraître plus clair.
On cherche les mots qui sont justes.
On ne choisit plus une direction pour devenir plus facilement identifiable.
On reconnaît celle qui était déjà en train de se dessiner.
On ne devient pas moins complexe.
On devient plus lisible.
Devenir lisible sans se trahir
C’est précisément là que se situe, pour moi, l’enjeu.
Il ne s’agit pas de choisir entre singularité et clarté.
Entre profondeur et lisibilité.
Entre liberté et structure.
Il s’agit de trouver une structure suffisamment juste pour que la singularité puisse rester vivante à l’intérieur.
Alors, peut-être que la question n’est pas :
« Comment me définir sans m’enfermer ? »
Mais plutôt :
« Qu’est-ce qui, dans tout ce que je suis, demande aujourd’hui à être reconnu, assumé et nommé ? »
Parce que la structure ne tue pas le feu sacré.
Elle le protège.
UNE QUESTION À EMPORTER
Si vous retiriez aujourd’hui tout ce que vous dites de votre travail parce que vous pensez devoir le dire, qu’est-ce qui resterait profondément à vous ?


